mercredi 14 mai 2008

Le parcours de St Gilles



Ce premier week-end du parcours de St Gilles était très ensoleillé. Nous avons reçu plusieurs visiteurs qui ont ajouté leurs mots à nos mots, sur les bandelettes de tissu suspendues à un fil (!) dans la cour de Sandra et Gervasio.




De mon côté, j'expose deux réalisations avec des balles de ping-pong porteuses de mots :


On remet ça le prochain week-end !

vendredi 21 mars 2008

DENISE.

Mon amie et voisine Denise est morte. Même si elle n'était plus dans sa maison depuis plusieurs semaines, il me semblait que ses meubles et ses objets familiers continuaient à y vivre, retenant leur souffle dans l'espoir qu'elle revienne les regarder en évoquant des souvenirs, les caresser au passage. Son lit, qu'on avait descendu à la cuisine, gardait l'empreinte de son corps, prêt à l'accueillir en épousant les contours de ses muscles fatigués. Un livre ouvert sur la table frémissait en attendant qu'elle y pose les yeux.

Et puis, un mardi, il y a dix jours, Denise a laissé se détacher d'elle le fil ténu qui la reliait à sa réalité coutumière. Et, dans sa maison à côté de la mienne, j'ai senti que tout se figeait dans une incrédulité douloureuse. Plus jamais, plus jamais Denise. Plus jamais, Denise. L'encre prisonnière de son stylo ne connaîtra pas les courbes de son écriture, les dernières pages du livre ne recevront pas son regard attentif.

La péniche, que je regarde passer lentement sur le canal, de la fenêtre de ma chambre à coucher,
Denise ne la verra pas, elle ne saura pas le nom bizarre qui est peint sur sa proue, elle ne saura pas le drapeau qui flotte mollement sous la pluie. Nous ne partagerons plus les couchers de soleil transfigurant l'écran des fenêtres dans nos cuisines respectives. Je me sens orpheline, sans elle.

L'autre réalité, dans laquelle elle est plongée à tout jamais, dont, peut-être, elle était issue, m'est à présent inaccessible. Et elle ne viendra pas me dire, avec le demi-sourire/demi-soupir que je lui connaissais si bien : "Ah, Josiane !..." comme lorsqu'elle s'étonnait des métamorphoses que son corps traversait au fil de sa dernière maladie.

Considérations banales, sans doute, mais l'esprit du deuil est affaire commune...

jeudi 6 mars 2008

Une fiction politique :

Dommage collatéral.

C’est le jour où j’ai perdu mon petit bracelet d’or fin. Je le tenais de ma Baba et plusieurs générations de femmes de la famille l’avaient porté avant moi.

Quand je l'ai reçu, à quatre ans, il était trop grand et Maman avait fait des nœuds dans la chaînette pour qu’il ne glisse pas de mon poignet quand je courais dans les prairies avec les garçons et les filles du village.

Je ne le quittais jamais.

***

Les bombes tombaient à nouveau sur Belgrade, nous les entendions quelquefois, comme des grondements de tonnerre. Quand je restais à ma fenêtre, en proie à mes insomnies, je voyais les champs de maïs s’illuminer d’éclairs rouges et l’horizon au loin était trop clair même pour une nuit étoilée. Parfois, dans un grommellement sourd, la maison s’ébrouait comme au sortir d’un mauvais rêve.

Au petit déjeuner, mes parents, ma sœur et moi, nous plaignions les Belgradois qui ne pouvaient plus dormir que les nuits où il pleuvait, quand les avions ne sortaient pas.

Dans notre village, à trente-trois kilomètres de là, la guerre ne nous touchait qu’à travers l’absence des maris et des frères, les coupures de courant et l’arrivée de quelques femmes réfugiées avec leurs enfants. Et puis, au loin, les explosions.

***

La bombe. Personne ne l’a vue venir. Elle est tombée sur ma maison. J’ai cru que ma tête éclatait, que mon corps se désintégrait.

A mon réveil, à l’hôpital, j’ai réclamé mon bracelet mais personne ne m’écoutait. Ils couraient dans tous les sens et moi je pleurais en silence. Une infirmière s’est arrêtée et doucement m’a expliqué qu’on m’avait ôté mon bracelet avant de m’opérer. C’était tout ce qui me restait, mon bracelet. Je n’avais plus de maison, plus de sœur, plus de parents, plus de fenêtre où m’accouder les nuits où je ne dormais pas.

***

Le bracelet, on ne l’a jamais retrouvé. J’espère qu’un jour, quand je serai mariée, mon époux m’offrira un bracelet semblable, que je donnerai à ma fille, qui le donnera à la sienne…

…si un homme veut encore de moi.

Une femme sans bracelet !

Une femme sans bras droit !

Josiane HUBERT.

lundi 25 février 2008

Au cirque Samson.

Au cirque Samson.

Trois fois par semaine, au cirque Samson, Lydia lance les couteaux. Vendredi soir, samedi soir, dimanche après-midi. Elle ne regarde plus jamais les visages des spectateurs dans l’espoir d’y reconnaître celui de l’homme qui lui est destiné, selon les dires de Madame Esmeralda, qui l’a vu dans sa boule de cristal. Un gadjo, un homme blond aux yeux clairs, qui l’aimera, qui l’aimera…

Lydia a grandi. Elle ne croit plus aux divagations d’Esmeralda ni aux pouvoirs magiques de la boule de cristal. Quant aux visages des spectateurs, ils changent à chaque séance, ce ne sont pas deux fois les mêmes.

Elle répète son numéro. Elle lance les couteaux. Un par un, ils vont se ficher dans le panneau de bois peint en rouge, ils s’alignent dans leur bain de sang comme des petits soldats sur un champ de bataille. Neuf couteaux, neuf lames qui pénètrent parallèles dans la chair du bois. Tchac ! Tchac ! Tchac ! Tchac ! Les manches tremblent un peu, leur ombre vacille puis s’immobilise et les neuf couteaux restent plantés là. Lydia maîtrise son art, ça lui procure un plaisir froid.

***

Après le spectacle, dans la caravane, elle a froid même quand il fait chaud. Couchée aux côtés de Godefroid, son partenaire, Lydia grelotte entre les draps. Une indifférence glacée, ça vous gèle le cœur, ça vous étrangle peu à peu, ça vous fait mourir à petit feu sans joie, ça vous noie. Dans l’étang gris et désolé de la nuit, Lydia ne se débat pas. Elle se laisse tirer vers le fond, elle s’en va. Un faible courant l’emporte vers un chenal étroit, sans lumière, sans issue, une eau morte d’où on ne revient pas.

***

Les paillettes rutilent, les lames des couteaux reflètent les éclats blancs des projecteurs. Un grand sourire faux est peint sur le visage blafard de Lydia. Ses yeux sont deux abîmes bleus et ses pupilles se contractent à chaque fois que le couteau quitte sa main. Tchac ! Tchac !

Au milieu du panneau rouge, il y a Godefroid qui se tient coi. Il a déjà un couteau planté de chaque côté de ses jambes serrées. Ce soir, le panneau rouge déconcentre Lydia. Le rouge du panneau, c’est le sang de Godefroid dont le sexe est saillant sous le collant moulant. Une cible facile, un dérapage, un accident… Le couteau va partir, la lame glisse toute seule entre les doigts souples et mobiles de Lydia. Elle maîtrise son art, la maîtresse de Godefroid ! Elle est sûre d’elle-même… mais non, elle ne l’est pas ! Le couteau vit sa vie, il veut partir, il part.

Tchac ! A gauche de la taille, entre le tronc et le bras. Tchac ! Et à droite, pareil.

Tchac ! Tchac ! Le long des bras.

Ah le cou ! Ah la tête ! La tentation revient, la solution est là… Plus de noyades nocturnes, la fin des cauchemars pour la jeune Lydia. Mais non, ma belle, tu n’oseras pas, pourtant il aurait suffi d’une fois.

Tchac ! Tchac ! Tchac ! Les trois derniers couteaux, puissance decrescendo. Le dernier, au-dessus de la tête, ne tient pas, il se détache et tombe, éraflant au passage le nez aquilin de Godefroid. Quelques « Oh ! » étouffés du côté du public. C’est du chiqué, voyons, on le sait, c’est du cirque !

Jo Hubert.

dimanche 16 décembre 2007

Des lieux que j'aime

En Algarve, mais ça pourrait être ailleurs. J'aime la mer quand elle déferle vers moi, comme si elle allait venir me prendre, s'emparer de moi, me faire sienne, me phagocyter, m'"aqualiser". Vieux rêve de fusion, retour aux sources.










Promenade le long de la Samme, près d'Arquennes au début du printemps.

En semaine, on n'y rencontre presque personne. Sensation de calme, de bien-être. Impressions fugitives de paradis perdu et retrouvé. C'est un endroit accueillant, où on peut se permettre d'être soi-même.












C'était en été 2006, dans les Alpes françaises. Je m'étais installée près de cette petite chute, fascinée par les plis mouvants du rideau de l'eau qui se jette dans le vide. J'ai pris une série de photos successives, dont celle-ci, non retouchée. Après, je n'avais plus envie de partir. J'aurais voulu dialoguer avec le génie de la cascade.

Mais mon compagnon, qui était resté dans la voiture, m'attendait.

Alors, à contre-coeur, je suis partie. Mais je n'oublierai jamais ce moment où le génie de la cascade m'est apparu.








Torrent de montagne. L'eau, la fraîcheur et, surtout, la lumière comme une substance divine.

Des moments où on voudrait pouvoir y croire. Au divin.














Je ne sais pas si j'y retournerai un jour... Serai-je encore capable de grimper jusque là ? L'essentiel, c'est d'y être allée, d'avoir vu, d'avoir laissé entrer en moi cette beauté et d'en avoir été transformée.

Cela, nul ne peut me l'enlever, tant que je vis.








Moi non plus, je n'y ai pas cru quand j'ai vu ce coucher du soleil en sortant du gîte, ce soir là. C'était trop. Alors, j'ai couru chercher mon appareil photo et j'ai pris quelques clichés.

La lumière ! Les couleurs !








Un petit gîte à Sauliac, dans la vallée du Célé, en Périgord. Encore un lieu magique, où cohabitèrent Néanderthal et Cro-Magnon, jusqu'à ce que les premiers finissent par disparaître.

Le gîte était humide et un peu froid le soir; mais on faisait une flambée dans la cheminée...

Il me semble que je pourrais y rester deux, trois mois et y écrire...

vendredi 19 octobre 2007

Les mots et la langue

TRADUTTORE…

Jeux de langues,

jeux d’amour,

de ta langue à la mienne,

mon sang n’a fait qu’un tour.


Si je te lis à contresens,

n’en fais pas une tragédie :

entre maladresse et dépit,

soudain ma langue se délie.

Qui s’y frotte prend sa couleur

et ses envies,

et ses accents, sa mélodie.


Tu me fais saliver, ami,

ta langue dans ma bouche

sonne comme un dédit.


J’ai trempé tes mots dans mon encre

de seiche, de Chine ou d’ailleurs,

avatars ou métamorphoses

chaque mot en devient plusieurs.


Ton caractère n’est pas le mien

et quand nos langues se confondent

plus personne n’y comprend rien.


Ta langue mange dans ma main,

elle m’échappe, prend des sens incertains.

Je mélange mon souffle au tien

et pour un instant d’harmonie,

nos langages n’en font plus qu’un.

J’interprète tes sentiments :

Je te trahis.

Je te traduis.


Josiane HUBERT

août 2004.

mercredi 17 octobre 2007

Deux poèmes politiques.

LES VOIX DE PORCELAINE.

Les voix venues de loin

sont des fils de couleur dans les tissus urbains

ternes et gris

de nos cités aux horizons de pluie.


Les voix venues d’ailleurs,

les voix des déportés,

répandent la chaleur

sur les cordes glacées de nos vocalités

désabusées.


Les voix de porcelaine

se brisent dans un cri

qui en dit long

et court au milieu de la nuit.


Les voix de porcelaine

des poupées humaines,

quand on leur fait violence,

ont les accents ultimes de la désespérance.


Les voix de porcelaine

des assiettes cassées

sonnent souvent le glas des amours dépassées.

Et l’écheveau de laine,

trituré par le chat,

traîné sous un fauteuil où il prend les poussières,

ressemble à s’y méprendre

à ce que la routine fait de notre existence,

quand on suit les ornières

en baissant les paupières qui nous servent d’œillères,

en subissant le joug, en acceptant le bât

d’un modèle de vie qui ne nous convient pas.


Les voix venues de loin

sont un signal d’alarme,

réveillant notre cœur, nous arrachant des larmes.

Les voix venues de loin sont une rédemption,

rachetant la faute originelle, la soumission

aux normes étriquées de la médiocrité,

aux écheveaux de laine de la conformité.


Jo Hubert.



LE MONDE S'ENDORT.

Le monde s’endort

quartier par quartier d’orange.

Piqué par un fuseau horaire,

il tombe en catatonie.


Sur le front de l’est, tout est calme :

le Moyen-Orient s’est enfin apaisé

comme un enfant lassé des jeux de la journée.

Les dépêches de presse sont tombées pour de bon

dans la fosse commune de l’endormissement.


A l’ouest, rien de nouveau :

l’opulence est de mise, même dans le sommeil,

et le soleil s’y couche dans l’or et le vermeil.

Sous son édredon de nébulosités,

la Terre se repose de ses turbulences,

bercée par la musique des sphères de l’univers,

qui autour d’elle poursuit son éternelle ritournelle.


Jo HUBERT.